mercredi 30 septembre 2015

LES ACTUALISEURS EN VEILLE


La rentrée a maintenant eu lieu...


... et l'atelier des ActuaLiseurs n'a pas rouvert ses portes. Pour des raisons diverses, il s'offre une parenthèse d'un an, pour mieux renaître, nous l'espérons, l'année suivante. Ou plus exactement il se met en mode "veille" : peut-être que les anciens, à distance, proposeront quelques articles de ce qu'ils lisent, voient, écoutent, maintenant qu'ils sont "de l'autre côté" du bac, ou tout près de le traverser... 

Il y aura donc, ponctuellement, encore quelques articles, quelques pages "documentaires", sur les auteurs actuels, sur les rencontres intéressantes à provoquer (dans les musées, dans les livres, dans la rue...)

Et pendant ce temps de veille, nous nous donnerons la possibilité de  ré-envisager cet espace réel, ancré dans la fréquentation régulière, par un groupe d'élèves, d'un vrai atelier, au coeur du lycée Camille Claudel. Le groupe devrait être amené à grandir, et la configuration doit du coup s'adapter. Bref, c'est tout un chantier qui s'ouvre.

Les ActuaLiseurs n'ont pas disparu, donc. Ils préparent leur mue.
En attendant, ils opéreront de loin, en murmure continu, peut-être même régulier. Et bientôt ils reviendront, nous l'espérons, toujours avec la même envie : permettre aux jeunes lecteurs de s'intéresser à la littérature contemporaine, d'en devenir des passeurs - de nourrir et de diffuser leur appétit de lire, et propager le plaisir de le faire à pleine voix.

Merci aux structures (le lycée Camille Claudel, la ME-L*), qui nous ont permis de mener à bien ce projet. Merci aux auteurs qui ont bien voulu partager un peu de leur temps, de leurs lectures, de leurs secrets de fabrication. 
Et merci aux élèves qui ont participé à l'aventure pendant une, parfois deux années de suite. C'était une expérience riche, animée, vivante. Les souvenirs de ces temps de partages, des rencontres avec les écrivains, resteront vivaces, entre deux pages relues - car il ne faut pas se priver de relire. 

(*) la ME-L : Maison des Ecrivains et de la Littérature.


Béatrice H. Sylvie D.S.

vendredi 27 mars 2015

REGARDS CROISÉS, IMPRESSIONS DÉCOUSUES

Alain Blottière chez les ActuaLiseurs...

Nous avons eu l’honneur de recevoir aux ActuaLiseurs, mercredi 4 mars, Alain Blottière, écrivain du fameux Tombeau de Tommy et, plus récemment, de Rêveurs, roman pour lequel nous lui avions demandé de venir. Voici l'article commun que nous avons écrit, pour garder mémoire de ce très beau moment...



Après avoir échangé quelques regards autour d’une table garnie de boissons chaudes et petits gâteaux, l’écrivain a répondu à nos questions, expliqué sa méthode de travail.

Il voyage souvent et possède désormais un pied à terre en Egypte, où il aime se rendre plusieurs fois dans l’année. L’Egypte, comme une terre d’accueil à laquelle il revient souvent dans ses livres. Rêveurs en témoigne, qui croise les deux destins d’adolescents d’aujourd’hui que tout sépare, hormis cette capacité de rêver à un autre monde que celui qui les entoure.

Un personnage venu du réel
Pour son personnage de Goma, il s’est inspiré d’un véritable enfant qu’il a rencontré là-bas, il y a très longtemps. « Goma existe, il a maintenant une trentaine d’années, des enfants. Il vit toujours dans son quartier de Dar el-Salam ». Silence. D’un coup, nous imaginons le personnage sorti du livre, grandissant dans la réalité, vivant une vie d’homme en chair et os. C’est étrange, ce pouvoir de la littérature : pour nous, Goma sera irrémédiablement d’abord un personnage de papier. Savoir qu’il est en fait un exilé du monde réel auquel Blottière a façonné, dans son roman, une terre d’asile où caler son enfance pétrie de rêves et de luttes, c’est un réveil soudain dans la réalité concrète d’un écrivain. En phase avec ce qui l’entoure, Alain Blottière colle au réel, le transforme comme une matière à écrire. On est surpris. Ravis, comme d’avoir reçu une  confidence, un secret de fabrication qui nous rapproche encore plus de celui des personnages qui nous a tous émus.

Un écrivain lucide et sensible
Certains auteurs sont inconnus du grand public, pourtant un grand trésor se terre dans leurs œuvres. Une histoire, quand elle vous entraine tout en vous faisant regarder autrement le monde réel, ça n’a pas de prix. Alain Blottière est un écrivain lucide et sensible. Le réel, comme point de départ, l’entraîne vers deux destinées a priori antinomiques. Mais dans Rêveurs, il ne tombe pas dans l’auto-flagellation à l’européenne, avec sa fascination pour l’exotisme, son goût pour un Orient sacralisé, qui serait symbole d’une « humanité vraie ». Non, pas de procès, juste des constats traduits dans une prose accessible et pourtant très littéraire. Comme quoi.

Alain Blottière nous confie des anecdotes, sa façon simple d’écrire. On tombe des nues. A nous, élèves de première et terminale engraissés au mode opératoire obsessionnel d’un Flaubert estampillé bon pour le programme, il confie très simplement l’impensable : « je me relis peu, j’ai cette chance de ne pas trop raturer. J’écris vers l’écrit, sans faire de plan, je suis la musique, qui m’accompagne souvent ». Il avance à coup d’intuition, après avoir fait tout de même un travail de recherche poussé. Du coup, certaines scènes se révèlent à lui, après les avoir écrites. La transition en longue phrase à double face, façon ruban de Möbius, par exemple, elle lui est venue sans préméditation, comme ça.

Alain Blottière écrit avec son cœur et son corps. Il accompagne ses personnages par l’intérieur, sans tomber dans la psychologie asséchante. Il peut rester des mois, voire des années sans écrire, et saisit le moment où l’impulsion revient. L’influence de la réalité, le souvenir de petites scènes de vie, la trace de personnes vraies, le travail d’enquête, l’écrivain mêle tout cela, c’est un être de patience et de minutie, qui fait confiance aux signes qui, alors que la mécanique de création se met en branle, lui montrent qu’il est sur le chemin et qu’il ne s’égare pas.

"On n'oublie pas ses personnages".
Il laisse sortir de sa mémoire tous les livres qu’il fait sur commande, ceux qu’il fait pour vivre, puisqu’il est entendu que peu d’écrivains peuvent se nourrir rien que par le produit de leurs œuvres. Ceux-là, de livres, il les fait avec soin, mais les oublie très vite. Mais les siens, ceux qu’il écrit parce qu’une impulsion l’a poussé à les mener à bien, autour de personnages précis, il les garde en lui. Il reconnaît que, quand du temps a passé comme c’est le cas pour Rêveurs qu’il a écrit il y a trois ans déjà, il lui faut un petit effort pour pouvoir en parler, pour retrouver le cheminement du moment de son écriture. « Je l’ai relu dans le train qui me menait à vous ». Et l’on s’est étonné de ne voir dépasser aucun livre des poches de son grand manteau noir. Un écrivain, c’est un peu magique.



Il ressemble à ces écrivains silencieux, dont on s’accorde à dire que la simplicité est une grande part de leur talent. Dans Rêveurs, l’écriture se faufile d’un univers à un autre, aussi facilement qu’on tourne une page.

Un homme, un écrivain entre deux rives.
Sensible, évadé, sincère, Alain Blottière ressemble à son livre. D’ailleurs il partage son temps entre Paris et le Caire, comme dans Rêveurs. Il sait déplier les contrastes entre ces deux mondes, montre du doigt le fossé qui les sépare et plus encore, les fait se rencontrer. Goma est le double d’un enfant des rues qui a réellement existé, qui est grand maintenant, tandis que Nathan est un puzzle de plusieurs personnes. Leur rencontre, c’est l’imaginaire qui se mêle au réel et forme un tableau bluffant, comme cette phrase qui n’en fait qu’une et enjambe l’espace pour faire se rejoindre les deux univers : commencé du point de vue de Goma, elle se poursuit avec naturel dans le monde de Nathan et inversement. La première fois qu’on lit ces passages, on est impressionné. Après, on saisit le rôle de miroir qu’elle incarne, et le thème du double qu’elle renforce au sein du roman.

L’homme s’est dévoilé, mais pas trop. Naturellement, il a déroulé le fil de sa pratique. Ce mercredi 4 mars, il y avait l’homme et l’écrivain. Nous l’écoutions parler sans fausse pudeur, avec une simplicité réconfortante d’une voix chaude, posée. Ecrire, c’est un mélange d’intuition libre et de travail très précis. Une façon de ne jamais quitter le monde réel tout en optant pour sa marge – de là, on peut mieux voir. Et donner à voir. 

Alors pour le remercier, nous lui avons offert deux lectures de son roman : une à voix nue, menée par Emilie Ch.,  une autre par Elsa C., accompagnée par la musique de Louis. 

Merci à eux, Merci à M. Blottière. Voici sa page  Facebook, pour lire des avis de lecture, découvrir sa façon de nous faire voyager à travers des vidéos du monde et... écouter un aperçu de cette fin pleine de rêves, le 4 mars dernier : la page d'Alain Blottière

Alain Blottière, Le Tombeau de Tommy, éditions Gallimard (2009), collection folio (2011) - Rêveurs, éditions Gallimard (2012) - 
Alain Blottière et Denis Dailleux, Fils de roi, Portraits d'Egypte, éditions Gallimard (2008)

(Le groupe des ActuaLiseurs.)



lundi 19 janvier 2015

Camille, Camille, Camille... trois voix pour un seul destin

Camille, Camille, Camille
théâtre 95 (Cergy) octobre 2014
Texte de Sophie Jabès
Mise en scène de Marie Montegani

Camille, Camille, Camille… Comme Camille Claudel, sculptrice de génie, artiste torturée de la fin du 19ème siècle.  Camille Claudel, c’est aussi une femme, une vraie, qui réclame liberté et reconnaissance. Si Camille Claudel est restée jusqu’à aujourd’hui célèbre pour son œuvre, elle est aussi connue pour le mythe qui l’enferme : internée de force dans un asile par sa famille, Camille Claudel passera son temps à attendre que quelqu’un vienne la chercher, en vain.


Dans Camille, Camille, Camille, on plonge au cœur même de ce mythe : trois Camille, trois événements importants de la vie de Camille Claudel, trois voix aussi, qui nous racontent, tour à tour, quelles ont pu être les décisions, les hésitations, et les blessures de Camille Claudel. Le texte de Sophie Jabès a voulu se concentrer sur un élément en particulier qui aurait bouleversé le destin de Camille Claudel, et à plusieurs échelles : le rôle de Rodin. Si les trois âges représentés sur scène (la jeunesse, la maturité, et la vieillesse) nous sont tout de suite évidents, le rôle que Rodin y joue l’est également. La première Camille, jeune et naïve, sûre d’elle et impudente, est face à un choix qui semble décider du reste de sa vie. A l’époque où elle est l’élève de Rodin, elle en est aussi terriblement amoureuse, mais elle hésite : faut-il se donner à Rodin, toute entière, ou concentrer chacune de ses pensées dans son talent ? La deuxième Camille, plus tiraillée encore, est emplie d’une haine sans nom pour ce Rodin, qui l’a trahie, s’est servi d’elle, l’a abandonnée. Enfin, la troisième Camille a définitivement renoncé : enfermée et seule, le spectateur décèle en elle une forme de folie, ou d’irréalité. Ni ici, ni ailleurs, la Camille au seuil de sa mort pense à Rodin, le maudit. Elle attend Paul, le frère aimé : « Paul a dit qu’il viendrait », ne cesse-t-elle de répéter.
Et puis vient le moment dans la pièce, où ses trois femmes se rencontrent. La plus vieille devient alors « celle qui sait », tandis que les deux autres sont là pour lui demander conseil sur la décision à prendre : elles s’entendent dire toutes les deux que la solution la plus sûre, pour une Camille exténuée de vivre et d’attendre peut-être, est de partir, de quitter Rodin. Mais le passé restant le passé, ou le destin étant inévitable, aucune n’écoutera, et le mythe de Camille reprend sa forme réelle.


Dans cette pièce, beaucoup de poésie dans le texte, beaucoup de symboles également. La mise en scène de Marie Montegani est sobre, sans artifice. L’ambiance théâtrale a su plaire aux amateurs de théâtre traditionnel, sans micro : juste une scène, quelques éléments de décors, et trois comédiennes assez convaincantes dans leur facette respective du personnage de Camille Claudel. Pourtant, la modernité, sans envahir tout l’espace, est présente : un écran, dans le fond de la scène, fait apparaître à deux ou trois reprises l’image en noir et blanc d’une petite fille. Complètement en dehors de l’histoire réelle de la pièce, cette petite fille assez dérangeante joue le rôle du messager, annonceur de la mort du père de Camille, ainsi que de la propre mort de Camille Claudel, à la fin de la pièce, à laquelle Camille répondra que c’est plutôt « une très bonne nouvelle ».

L’artiste Camille Claudel, sculptrice, est un peu effacée, dans Camille, Camille, Camille, au profit de la femme, et son histoire avec Rodin. Mais son art est tout de même évoqué, comme quelque chose de brûlant, de vivant même. Si nous savons que Camille Claudel aurait voulu être un homme, elle n’en est pas moins une femme entière, orgueilleuse et ambitieuse, et c’est cette image là que l’on préfère garder d’elle, dédramatisant ce tragique enfermement qui a interrompu sa vie, interrompu son art.  La pièce se termine par l’énumération de ses œuvres : La Valse, Sakuntala, L’âge mûr… autant d’œuvres qui font le génie et la puissance de Camille Claudel. Heureuse de bientôt retrouver son frère Paul, Camille Claudel semble libre, lorsqu’à l’heure de sa mort, pensant à son art sans doute, elle dit : « Et dire que c’est moi qui ai fait tout ça ».

(Emilie Ch.)

dimanche 9 novembre 2014

ÉLÉPHANT, ou comme le nez au milieu de la figure

Un film étonnamment court, pour une claque magistrale.


Le temps s’arrête dans Elephant. Une heure environ dans un lycée, lors d’une journée ordinaire. Rien de bien exaltant. On suit le parcours de plusieurs élèves. Les chemins se croisent, se répètent, parfois s’affrontent, parfois s’esquivent. Et tous regardent le ciel. La tempête approche, elle est palpable, elle est prévisible. Mais ils font tous la sourde oreille, sur un fond de sonate beethovenienne. Puis deux élèves viennent et tuent, avec une précision glaciale. Columbine, on connait la chanson.

L’un des deux tueurs joue du piano. Du Beethoven. Un tueur peut-il jouer du piano ? Peut-on reconnaître un homosexuel ? Quelqu’un qui porte du rose ? Et qu’en est-il alors d’une personne qui porte un bracelet aux couleurs de l’arc-en-ciel ? Peut-on reconnaître un tueur ? Un tueur joue-t-il vraiment du piano ? Peut-on seulement reconnaître quelqu’un ? L’identité semble évidente. « Je sais que je suis, donc je sais qui je suis. » Et bien non.

Les élèves vagabondent, sans but précis, dans l’enceinte du lycée. Ils semblent se chercher eux-mêmes. Certains pensent affirmer leur être par l’apparence. J’ai un piercing pour montrer mon indépendance et mon anticonformisme. D’autres en humiliant les plus inoffensifs. Je suis au-dessus de lui parce que je lui jette des détritus. D’autres enfin décident de tuer et assurent leur identité à jamais. J’ai tué, on parle de moi 20 ans après... Telle s’exécute la tragédie contemporaine narrée dans Elephant.

 Mais où sont les adultes, dans Elephant ? A la périphérie du microcosme lycéen. Il y a les parents, trop ivres pour conduire une voiture, vus comme un poids, une responsabilité par leurs propres enfants. Il y a ceux qui travaillent au sein même de l’établissement, aussi apathiques que leurs mômes, qui se cachent même pour fumer. Il y a bien sûr les professeurs, qui répondent aux questions les plus abstraites sur des notions de physique... Les adultes sont donc les barrières du ring lycéen, et il s’y joue un massacre, en toute impunité. Spectateurs-piliers, ils sont responsables, par leur passivité, du spectacle auquel ils assistent.

Elephant est une œuvre profondément pessimiste. Mais surtout rationnelle. La violence de notre monde augmente au fur et à mesure qu’on l’accepte. Gus Van Sant nous jette cette évidence à la figure et on l’encaisse avec plus ou moins d’efforts. Le film n’accuse pas, il constate. Oui, les tueurs jouaient à des jeux-vidéos violents, oui ils étaient les souffre-douleurs de leurs « camarades », oui, oui, oui. Mais à quoi bon chercher un coupable en Amérique ? Le pays de la liberté ? Oui, ils ont acheté des armes sur internet sans aucun problème. C’était leur choix, c’était possible. Oui, Ils exécutent de sang-froid des personnes de leur lycée. S’ils n’en ont pas le droit, rien ne les empêchait de le faire. L’éléphant du film, c’est donc la société. Une société qui va monstrueusement mal et dont les maux ne font que s’accroître sans fin. Une décadence peut-être résumée dans la phrase d’Henri Lacordaire : « L’injustice appelle l’injustice ; la violence engendre la violence. »



Bref, Elephant est un film-pensée qui fait réfléchir tout autant qu’il horrifie. Non seulement le propos du film est dense et généreux (surtout pour une durée d’à peine 1 heure 20), mais les choix de réalisation, prodigieusement modernes, contribuent largement à les tendre sous nos yeux. La narration saccadée reste toujours très paisible, portée par de longs plan-séquences en travelling, un flou presque constant et un jeu d’acteur admirablement pudique et naturel. Gus Van Sant dirige ici une caméra-plume, c’est-à-dire une caméra aux accents littéraire, qui adopte un certain point de vue, se focalise sur telle ou telle chose (d’où ce flou, ces plans rapprochés...) et n’a en aucun cas l’ambition de faire du réel et de montrer tout le réel...Ici, le film se sait « objet » d’art.
Elephant est donc beaucoup plus qu’un chef-d’œuvre, c’est un film de cinéma.

Elephant est un film de Gus Van Sant sorti en 2003 avec, entre autres, Alex Frost, John Robinson et Ellias McConnel. Il est intéressant de noter que tous les acteurs lycéens n’avaient jamais eu d’expérience professionnelle de comédien lors du tournage et qu’ils jouent tous des personnages à leur nom. Le film fut multi-primé au Festival de Cannes, recevant le prix de l’Education Nationale, le prix de la mise en scène ainsi que la très prestigieuse Palme d’Or.


(Louis A.)

samedi 27 septembre 2014

La lecture à haute dose est-elle nocive ?

(RAT-TRAPAGE)

 Nous voilà de retour : septembre, les nouvelles classes, les emplois du temps… tout est désormais en place, le groupe des ActuaLiseurs se reforme, autour de certains anciens (désormais en Terminale L), puis de nouvelles recrues (entrées en Première).
Bienvenue à tous ces lecteurs vivants (1), heureux de partager leurs coups de cœur et leurs façons de lire. Nous parlerons prochainement des trois romans retenus pour cette année. Mais avant de lancer complètement cette aventure, en guise de ralliement, réfléchissons un peu à notre action revendiquée : la lecture intens(iv)e.


Sebastian Grant, le "fou des livres"
dans La nef des fous
Le rat, en France et en Allemagne, le ver en Angleterre, la souris en Espagne : pas de doute, le bestiaire du lecteur renfermé, qui ne quitte pas ses rayonnages et bâfre des pages entières à longueur de journée, n’est guère séduisant. Il rend même détestable cette image un peu étrange du « fou des livres », qu’évoquait déjà la Nef des fous de Sebastian Brant, au XVIème siècle. Et ce n’est pas le Tatouille bleu gris des usines Disney – qui, le temps d’une saison, a réussi à bousculer les préjugés –  qui pourra durablement inverser la tendance (ah bon ? le héros est un rat ? même pas un moche crapaud qui se transforme, à la toute fin, quand même, en prince ? un rat, vous dites ?).

Bref, lire trop, pour la plupart des gens, ce serait amorcer un repli dangereux et laid hors du monde, qui poussent les amis (parents) bienveillants à hurler « sors, mais sors donc : tu vas t’user les yeux, te défraichir le teint, te ramollir les muscles (c’est pas faux), perdre le contact, le sens de la vraie vie, du monde, quoi ! ». Et l’on voit se profiler, là, à l’instant, le lecteur prothésé de double foyer, aux cheveux hirsutes, à l’embonpoint poireux (façon Spitzweg), aux chaussures avachies comme des charentaises, à la veste de velours puant le renfermé et tachée de café froid, la chemise d’un blanc douteux... Le rat de bibliothèque n’est franchement pas glamour, rien à dire.
 
Le rat de bibliothèque, Spitzweg
Mais rassurons-nous : il aura plu bien des livres avant que la menace de nous changer en crapaud (pardon : en rat) ne s’abatte, par un maléfice inversé. D'une part parce qu'il faut lire beaucoup, vraiment beaucoup, pour être menacé (ouf, on a encore un peu de marge). D'autre part, celui dont on parle, de rat, il lit sans comprendre : il dévore aveuglément, préfère la voracité à la digestion mesurée que célèbre Montaigne. Du coup le souci de lire en s'investissant, de partager ses lectures, ses avis, de faire travailler le sens, ça protège drôlement. Lire peu, mais lire bien, en exerçant sa perspicacité, en donnant de la voix aussi (joie de lire à haute voix!), voilà la ligne des ActuaLiseurs. 
Et si, par imprudence, on a un peu abusé des bonnes choses et on se sent pousser quelques moustaches, quelques poils en trop derrière les oreilles : pas de panique. A y bien réfléchir, tout n’est peut-être pas si désastreux.

Car Alberto Manguel (2), grand spécialiste de la lecture, suggère une interprétation intéressante : d’abord il invite à distinguer, à l’instar de Sénèque, le « lecteur sérieux, érudit » et le « simple dévoreur de livres », qui ne comprend rien de ce qu’il ingurgite. Et Manguel rappelle qu’il fut un temps où l’on superposait sciemment, dans l’imaginaire populaire, ces deux représentations opposées du lecteur. « A la fin du Moyen Age et à la Renaissance, écrit-il, l’identité du fou des livres fut créée dans le but de railler et d’affaiblir certains aspects du pouvoir du lecteur. »
Un peu plus loin, toujours dans son essai Le voyageur et la tour (2), il explique :
" Finalement, le fou des livres fut chargé de toutes les connotations négatives que la société attribuait au lecteur : une créature perdue dans le désert des mots, sans attache avec la réalité quotidienne, vivant dans un monde d’affabulation qui n’est d’aucune utilité pratique pour ses concitoyens. « Pourquoi lire La Princesse de Clèves ? » demandait en 2009 le président Nicolas Sarkozy, découvrant que les fonctionnaires étaient censés étudier pour leur examen d’entrée ce roman du XVIIème siècle. Ce qu’il voulait dire c’est : comment la lecture d’ouvrages de fiction peut-elle venir en aide à un administrateur de la République qui a pour mission de s’occuper de faits et de chiffres, et des réalités sérieuses de la politique ? " 
Quelques lignes plus bas, on peut lire sa conclusion sur le ressentiment que certaines personnes semblent nourrir contre les lecteurs : « Un tel ressentiment est celui de nombreux détenteurs du pouvoir, de ceux qui opposent les forces économiques et politiques au dynamisme intellectuel et s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas éliminer la capacité humaine d’imaginer le monde grâce au langage. C’est pour cette même raison que Platon avait exclu les poètes de sa République : parce que les poètes inventent des choses afin de comprendre le monde. Ils traitent des images de la réalité, et non de l’incompréhensible réalité elle-même. »

Alors pour commencer la cure de lecture qui ne rend pas plus fou mais plus sage, tout en passant par la fiction, je vous renvoie à la très belle nouvelle de Philippe Claudel Arcalie tirée des Petites mécaniques (3).

Et parce que je ne suis pas rat (pas trop), je partage aussi, en clin d’œil, le très graphique et très sonore Work in progress avec Gerard de José Froment. Il s'agit d'une vidéo de quelques minutes, qu’héberge le très sélect site de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) : Work in progress avec Gerard

lundi 21 juillet 2014

"Lascia ogni speranza voi ch'entrate

..." *

Quand la poésie met le fantastique à la question ...


L'horreur me fascine.


Au début de l'année scolaire, je cherchais un livre capable d'assouvir ma soif d'horreur. Je ne voulais pas de l'horreur gratuite, de celle qui
fait étalage de tripes et autres confiseries morbides, de celle qui cherche à produire des sensations fortes, aussi vaines que rapides. Je ne voulais pas consommer du sang, je ne cherchais pas la vulgarité livide de l'horreur facile.



Je voulais trouver un livre à l'horreur littéraire, qui puisse me tenir par mon incompréhension. Car l'incompréhension est la source suprême de toute forme d'horreur.
 J'ai finalement trouvé un livre mystérieux, qui m'interpellait assez étrangement, comme une sorte d'appel primitif, un instinct. Il s'agit de La Dame n°13 de José Carlos Somoza.



Le départ est simple : un homme au chômage, anciennement professeur de littérature et poète, fait le même rêve depuis quelque temps, un cauchemar à dire vrai. Il assiste, passif, à une série de meurtres abominables, dans une maison bourgeoise. Ce rêve l'obsède et le dérange, jusqu'au jour où il découvre qu'il a effectivement eu lieu. Il décide de se rendre à l'emplacement du crime et fait la rencontre d'une clandestine Hongroise devenue prostituée. Ils s'échangent leurs rêves, réalisent qu’ils sont identiques et décident d'explorer cet endroit presque familier. Là débute l'histoire terrible de deux personnages en quête de réponses. Ils finiront par découvrir une secte datant de l'aube de l'humanité, la secte des "dames" : des muses.



Ce roman est envoûtant. On part du fantastique pour arriver au thriller psychologique. Mais tout du long, l'auteur garde un souffle étonnamment littéraire, porté par l'idée démentielle que la poésie est la plus raffinée des armes de torture. On n’en attendait pas moins de la part d'un auteur psychiatre ! L'originalité déconcerte le lecteur, il se sent manipulé et par moment étouffe face à la description troublante, subjuguante même de sévices monstrueux. Car le roman est parfois très cru, à la limite du soutenable. Mais jamais il ne tombe dans la gratuité ou le gore superflu : "tout est calculé".




Ce qui fait la beauté du livre, en plus de sa résolue maîtrise narrative et psychologique (peut-être un peu altérée par ce foisonnement de réponses aux énigmes), c'est l'hommage tangible à la poésie et, plus encore, à la poésie lue. Un hymne à la "formule qui perle". S'ajoute à cela une réflexion sous-jacente sur la notion de hiérarchie, qui berce tout le livre et qui interroge d'autant plus. On reprochera cependant l'accéléré final du temps narratif, qui enlève la beauté de la tension. Mais l'œuvre de Somoza reste admirable et terriblement marquante.

(*) La citation ("Vous qui entrez, abandonnez tout espoir...") est empruntée  à Dante par Somoza, et résonne, tout au long du livre, comme un pacte avec le lecteur.

(Louis A.)

jeudi 5 juin 2014

La lecture, un palimpseste

Une journée en terre d'écriture (2)

Même si c'est un peu tard après l'aventure, je prends ta suite, Elsa, et je reviens sur ces séances de lecture qui ont ponctué l'atelier des ActuaLiseurs, début mai. Je reviens sur ces deux séances, à l'auditorium, parce qu'elles m'ont marquée. Elles m'ont plu. C'était une belle façon de finir l'année, vraiment.
Les ActuaLiseurs avaient un peu oublié les textes qu'ils avaient écrits en avril, sur les consignes étranges de Jonathan Wable, jeune écrivain qui nous avait fait la gentillesse de venir animer un atelier d'écriture. Il avait emporté chez lui leurs moissons de la journée, et avec un grand soin, avait tout tapé pendant les vacances,  sans changer un mot de ce qu'ils avaient proposé. Il avait été ému, m'avait-il confié en m'envoyant le dossier, de ce qu'il avait lu. La thématique de la mort, qui filait quasiment tous les textes, alors même qu'ils partaient d'une photo totalement différente, était saisissante. Il paraît qu'On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ansJe veux bien croire Rimbaud, il savait de quoi il parlait. Mais moi je sais ce que j'ai entendu. Alors non, pas sûr, au fond, que Le cœur fou robinsonne à travers les romans. Pas toujours, en tout cas.

En ce mois de mai, donc, au petit matin, la classe encore un peu endormie (il était vraiment tôt, pour proposer cette activité !), assise à même la scène, était prête à écouter. Le silence était douillet comme une couette encore chaude. 

Les lectures nous réveillèrent doucement, une à une, avec la justesse d'une musique claire et dense à la fois. Nous avions décidé, avec Sylvie, que chaque ActuaLiseur aurait en responsabilité un texte, et non pas son texte. Du coup : son auteur aussi, (re)découvrait. 
Car il arrive bien souvent que la lecture qu'on propose, quand elle est inspirée, se détache de celle, intérieure, de l'écrivain. De celle qu'il se murmure, en oreille interne, bien loin des yeux, de la mémoire, des souvenirs lus ou vécus par ces autres auxquels bientôt il offrira son texte, et qui se l'approprieront. 
Les mots étaient palpables, et au-delà des maladresses auxquelles on ne s'arrêtait pas  (cela fait partie du jeu, quand on s'expose sincèrement), les textes se faisaient vraiment entendre. Ils faisaient naître des mondes, dans nos têtes disponibles, ça nous embrassait de partout et nous portait un doux sourire aux lèvres. Certains se sont peut-être endormis, mais ils ne devaient pas être nombreux. Parce que les lectures étaient incarnées, colorées, et en même temps insaisissables. Elles étaient là.

Avec Sylvie, nous étions déçues, au départ, de la maigre qualité des photos qui avaient été prises, ce jour-là. Petit matin, petite lumière, tout était flou. Jusqu'au moment où on a compris que tout était juste, au contraire : ce mouvement des lecteurs, cette audace avec laquelle ils se sont déplacés parmi nous, ont joué de leur corps et de leur intonation, accompagnés ou non de musique, c'était cet insaisissable, ce flou, ce décalage multiple que chacun d'entre nous réverbérions de la lecture entendue. Dite à voix haute, la phrase est insaisissable, toujours en mouvement, elle vient résonner contre une paroi interne qu'on ne saurait exposer à personne et y trace des méandres qu'on ne peut fixer. Elle coagule, quand les mots sont forts, à de la matière intérieure qu'on ne saurait même nommer, et qui fait que chaque texte est unique, parce qu'il est absorbé, en couches successives, par un écran qui nous est personnel. Ce sont nos pages à nous, qui réfléchissent, recomposent, le souvenir qu'on a de la lecture. Comme un palimpseste sans cesse renouveler.

Bravo aux ActuaLiseurs : pour ce qu'ils ont écrit, pour leur façon de lire. 
Bravo aux élèves de la classe, qui ont accueilli ces textes avec une grande bienveillance et une écoute qui fut porteuse.
Bravo à Sylvie DS, pour ses photos si justes.

(Béatrice H.)